Quand le vent se lève…

N 699 – Mardi 21 juin 2016

Les changements en cours ne sont pas de simples péripéties sur la voie tortueuse du progrès de l’humanité. Uber, blablacar, etc. sont plutôt les marqueurs d’une évolution profonde de la vie économique, culturelle, sociale, et probablement aussi politique, qui nous évoque une autre période historique : la Renaissance – nous manquons d’informations sur la période qui a suivi l’invention de la roue…

Internet, en fonction depuis les années 90, a pris un essor fulgurant et une place incontournable dans l’économie – et la culture –, à l’égal de l’essor du livre imprimé après la première Bible de Gutenberg en 1452 : les historiens comptent plusieurs centaines d’imprimeries et environ 20 millions de livres imprimés à la fin du XVe siècle (pour une centaine de millions d’habitants en Europe). D’autres événements coïncident avec ce moyen de communication, mais il en a certainement facilité la propagation, de même qu’il a facilité l’alphabétisation généralisée et la révolution scientifique qui verront le jour dans les siècles suivants. La découverte de l’Amérique par Christophe Colomb et le tour du monde de Magellan quelques années plus tard accentueront ce bouleversement – qui a dû impacter profondément les contemporains… sans qu’ils s’en aperçoivent immédiatement, sans doute.

Il nous semble que nous sommes un peu dans la même situation de nos jours : un moyen de communication hors du commun s’est développé comme un feu de paille, nous sommes immédiatement au courant de tout ce qui se passe, nous pouvons nous renseigner à tout moment sur tous les sujets, et nous pouvons communiquer à travers la planète avec toutes nos relations. Le patient va voir son docteur aujourd’hui en l’interrogeant sur le remède miracle que le site XXX annonce, comme autrefois un diocésain allait voir son curé pour lui citer un verset de la Bible qu’il venait de lire dans son incunable : « Vous dites que… mais il est écrit que… ».

Les taxis (les hôtels, les restaurants, etc.) auront beau faire, toute la population est maintenant au courant qu’il existe des moyens de se déplacer (de se loger, restaurer…) simples et peu onéreux. Et comme l’annonçait Maurice Lévy, le patron de Publicis, l’’uberisation’ se propage à tous les étages du business, et l’économie « à la demande » (terme plus juste que l’économie ‘collaborative’) prend son envol. Avantage immédiat pour les consommateurs, mais catastrophe pour la stabilité des entreprises, évolution exponentielle de la précarité – celle des entreprises comme celle des travailleurs… le ‘social’ en prend un coup…

Si notre intuition est exacte, nous n’en sommes qu’au début de la ‘Nouvelle Renaissance’. Comme les contemporains de Gutenberg, nous sommes intrigués par ces changements (et admiratifs de l’art nouveau : le David de Donatello et la Naissance de Venus de Botticelli, des hommes/femmes NUES, quelle horreur/quel bonheur !), et attendons que ça passe… Mais ça ne passe pas, et au contraire cela s’amplifie. Mais que font nos gouvernants ?

Nous freelances sommes moins touchés par cette évolution. Utilisateurs aguerris d’Internet, nous en maîtrisons les coins et les recoins. Habitués à négocier nos services, nous avons l’habitude de nous adapter. Mais il est vrai que cela commence à faire beaucoup : les informaticiens pullulent, les traducteurs se multiplient, les graphistes deviennent légion : comment trouver, accrocher, conserver nos clients, quel avenir nous attend dans cette jungle ?

Concrètement, que cela signifie-t-il pour les freelances ? Les freelances ‘installés’ conservent bien sûr leurs réseaux – de clients et de relations – mais les nouveaux, les jeunes ? L’avenir apparaît de plus en plus fondé sur les « plateformes ». Les freelances connaissent déjà bien ces ‘agences’ d’intermédiation qui mettent en relation clients et prestataires : Freelance.com, hopwork, hitechpros font déjà partie du paysage – et rendent des services indéniables. Gageons qu’elles vont se multiplier, à l’instar des Uber et autres Rbnb. Comment travailler efficacement avec elles ?

Deux petits ouvrages publiés par l’Institut de l’Entreprise donnent quelques pistes, en distinguant les « places de marché » et les « opérateurs » : celles qui se contentent de mettre en relation les deux parties, et celles qui « optimisent » cette relation, en mettant en place les tarifs, les moyens de paiements, les évaluations – et aussi les moyens de contrôle. La limite de la subordination est frôlée par ces dernières (par exemple si elles interdisent le travail pour des plateformes concurrentes), et les freelances devront s’en préoccuper – comme les chauffeurs Uber s’en préoccupent à New-York, cf. la dernière CyberGazette.

L’avenir est certainement aux intermédiaires, le tout est de savoir comment et à quel prix.

« Quand le vent se lève, certains érigent des brise-vents, d’autres construisent des moulins. » (proverbe chinois – les meilleurs).

La France du bon coin, D. Menascé, Institut de l’entreprise, septembre 2015
Travail à la demande, D. Menascé, Institut de l’entreprise, juin 2016

 

Prochaine CyberGazette – Mardi 30 août 2016

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